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2021-05-18 13:36:50 +02:00

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Longtemps, je me suis couché de bonne heure. Parfois, à peine ma bougie éteinte,
mes yeux se fermaient si vite que je navais pas le temps de me dire : « Je
mendors. » Et, une demi-heure après, la pensée quil était temps de chercher le
sommeil méveillait ; je voulais poser le volume que je croyais avoir encore
dans les mains et souffler ma lumière ; je navais pas cessé en dormant de faire
des réflexions sur ce que je venais de lire, mais ces réflexions avaient pris un
tour un peu particulier ; il me semblait que jétais moi-même ce dont parlait
louvrage : une église, un quatuor, la rivalité de François Ier et de Charles
Quint. Cette croyance survivait pendant quelques secondes à mon réveil ; elle ne
choquait pas ma raison mais pesait comme des écailles sur mes yeux et les
empêchait de se rendre compte que le bougeoir nétait plus allumé. Puis elle
commençait à me devenir inintelligible, comme après la métempsycose les pensées
dune existence antérieure ; le sujet du livre se détachait de moi, jétais
libre de my appliquer ou non ; aussitôt je recouvrais la vue et jétais bien
étonné de trouver autour de moi une obscurité, douce et reposante pour mes yeux,
mais peut-être plus encore pour mon esprit, à qui elle apparaissait comme une
chose sans cause, incompréhensible, comme une chose vraiment obscure. Je me
demandais quelle heure il pouvait être ; jentendais le sifflement des trains
qui, plus ou moins éloigné, comme le chant dun oiseau dans une forêt, relevant
les distances, me décrivait létendue de la campagne déserte où le voyageur se
hâte vers la station prochaine ; et le petit chemin quil suit va être gravé
dans son souvenir par lexcitation quil doit à des lieux nouveaux, à des actes
inaccoutumés, à la causerie récente et aux adieux sous la lampe étrangère qui le
suivent encore dans le silence de la nuit, à la douceur prochaine du retour.
Jappuyais tendrement mes joues contre les belles joues de loreiller qui,
pleines et fraîches, sont comme les joues de notre enfance. Je frottais une
allumette pour regarder ma montre. Bientôt minuit. Cest linstant où le malade,
qui a été obligé de partir en voyage et a dû coucher dans un hôtel inconnu,
réveillé par une crise, se réjouit en apercevant sous la porte une raie de jour.
Quel bonheur, cest déjà le matin ! Dans un moment les domestiques seront levés,
il pourra sonner, on viendra lui porter secours. Lespérance dêtre soulagé lui
donne du courage pour souffrir. Justement il a cru entendre des pas ; les pas se
rapprochent, puis séloignent. Et la raie de jour qui était sous sa porte a
disparu. Cest minuit ; on vient déteindre le gaz ; le dernier domestique est
parti et il faudra rester toute la nuit à souffrir sans remède.
Je me rendormais, et parfois je navais plus que de courts réveils dun instant,
le temps dentendre les craquements organiques des boiseries, douvrir les yeux
pour fixer le kaléidoscope de lobscurité, de goûter grâce à une lueur
momentanée de conscience le sommeil où étaient plongés les meubles, la chambre,
le tout dont je nétais quune petite partie et à linsensibilité duquel je
retournais vite munir. Ou bien en dormant javais rejoint sans effort un âge à
jamais révolu de ma vie primitive, retrouvé telle de mes terreurs enfantines
comme celle que mon grand-oncle me tirât par mes boucles et quavait dissipée le
jour date pour moi dune ère nouvelle où on les avait coupées. Javais
oublié cet événement pendant mon sommeil, jen retrouvais le souvenir aussitôt
que javais réussi à méveiller pour échapper aux mains de mon grand-oncle, mais
par mesure de précaution jentourais complètement ma tête de mon oreiller avant
de retourner dans le monde des rêves.
Quelquefois, comme Ève naquit dune côte dAdam, une femme naissait pendant mon
sommeil dune fausse position de ma cuisse. Formée du plaisir que jétais sur le
point de goûter, je mimaginais que cétait elle qui me loffrait. Mon corps qui
sentait dans le sien ma propre chaleur voulait sy rejoindre, je méveillais. Le
reste des humains mapparaissait comme bien lointain auprès de cette femme que
javais quittée il y avait quelques moments à peine ; ma joue était chaude
encore de son baiser, mon corps courbaturé par le poids de sa taille. Si, comme
il arrivait quelquefois, elle avait les traits dune femme que javais connue
dans la vie, jallais me donner tout entier à ce but : la retrouver, comme ceux
qui partent en voyage pour voir de leurs yeux une cité désirée et simaginent
quon peut goûter dans une réalité le charme du songe. Peu à peu son souvenir
sévanouissait, javais oublié la fille de mon rêve.
Un homme qui dort, tient en cercle autour de lui le fil des heures, lordre des
années et des mondes. Il les consulte dinstinct en séveillant et y lit en une
seconde le point de la terre quil occupe, le temps qui sest écoulé jusquà son
réveil ; mais leurs rangs peuvent se mêler, se rompre. Que vers le matin après
quelque insomnie, le sommeil le prenne en train de lire, dans une posture trop
différente de celle où il dort habituellement, il suffit de son bras soulevé
pour arrêter et faire reculer le soleil, et à la première minute de son réveil,
il ne saura plus lheure, il estimera quil vient à peine de se coucher. Que
sil sassoupit dans une position encore plus déplacée et divergente, par
exemple après dîner assis dans un fauteuil, alors le bouleversement sera complet
dans les mondes désorbités, le fauteuil magique le fera voyager à toute vitesse
dans le temps et dans lespace, et au moment douvrir les paupières, il se
croira couché quelques mois plus tôt dans une autre contrée. Mais il suffisait
que, dans mon lit même, mon sommeil fût profond et détendît entièrement mon
esprit ; alors celui-ci lâchait le plan du lieu où je métais endormi, et quand
je méveillais au milieu de la nuit, comme jignorais où je me trouvais, je ne
savais même pas au premier instant qui jétais ; javais seulement dans sa
simplicité première, le sentiment de lexistence comme il peut frémir au fond
dun animal ; jétais plus dénué que lhomme des cavernes ; mais alors le
souvenir non encore du lieu où jétais, mais de quelques-uns de ceux que
javais habités et où jaurais pu être venait à moi comme un secours den haut
pour me tirer du néant doù je naurais pu sortir tout seul ; je passais en une
seconde par-dessus des siècles de civilisation, et limage confusément entrevue
de lampes à pétrole, puis de chemises à col rabattu, recomposaient peu à peu les
traits originaux de mon moi.
Peut-être limmobilité des choses autour de nous leur est-elle imposée par notre
certitude que ce sont elles et non pas dautres, par limmobilité de notre
pensée en face delles. Toujours est-il que, quand je me réveillais ainsi, mon
esprit sagitant pour chercher, sans y réussir, à savoir où jétais, tout
tournait autour de moi dans lobscurité, les choses, les pays, les années. Mon
corps, trop engourdi pour remuer, cherchait, daprès la forme de sa fatigue, à
repérer la position de ses membres pour en induire la direction du mur, la place
des meubles, pour reconstruire et pour nommer la demeure où il se trouvait. Sa
mémoire, la mémoire de ses côtes, de ses genoux, de ses épaules, lui présentait
successivement plusieurs des chambres où il avait dormi, tandis quautour de lui
les murs invisibles, changeant de place selon la forme de la pièce imaginée,
tourbillonnaient dans les ténèbres. Et avant même que ma pensée, qui hésitait au
seuil des temps et des formes, eût identifié le logis en rapprochant les
circonstances, lui, mon corps, se rappelait pour chacun le genre du lit, la
place des portes, la prise de jour des fenêtres, lexistence dun couloir, avec
la pensée que javais en my endormant et que je retrouvais au réveil. Mon côté
ankylosé, cherchant à deviner son orientation, simaginait, par exemple, allongé
face au mur dans un grand lit à baldaquin et aussitôt je me disais : « Tiens,
jai fini par mendormir quoique maman ne soit pas venue me dire bonsoir »,
jétais à la campagne chez mon grand-père, mort depuis bien des années ; et mon
corps, le côté sur lequel je reposais, gardiens fidèles dun passé que mon
esprit naurait jamais dû oublier, me rappelaient la flamme de la veilleuse de
verre de Bohême, en forme durne, suspendue au plafond par des chaînettes, la
cheminée en marbre de Sienne, dans ma chambre à coucher de Combray, chez mes
grands-parents, en des jours lointains quen ce moment je me figurais actuels
sans me les représenter exactement et que je reverrais mieux tout à lheure
quand je serais tout à fait éveillé.
Puis renaissait le souvenir dune nouvelle attitude ; le mur filait dans une
autre direction : jétais dans ma chambre chez Mme de Saint-Loup, à la campagne
; mon Dieu ! il est au moins dix heures, on doit avoir fini de dîner ! Jaurai
trop prolongé la sieste que je fais tous les soirs en rentrant de ma promenade
avec Mme de Saint-Loup, avant dendosser mon habit. Car bien des années ont
passé depuis Combray, où, dans nos retours les plus tardifs, cétaient les
reflets rouges du couchant que je voyais sur le vitrage de ma fenêtre. Cest un
autre genre de vie quon mène à Tansonville, chez Mme de Saint-Loup, un autre
genre de plaisir que je trouve à ne sortir quà la nuit, à suivre au clair de
lune ces chemins où je jouais jadis au soleil ; et la chambre où je me serai
endormi au lieu de mhabiller pour le dîner, de loin je laperçois, quand nous
rentrons, traversée par les feux de la lampe, seul phare dans la nuit.
Ces évocations tournoyantes et confuses ne duraient jamais que quelques secondes
; souvent, ma brève incertitude du lieu où je me trouvais ne distinguait pas
mieux les unes des autres les diverses suppositions dont elle était faite, que
nous nisolons, en voyant un cheval courir, les positions successives que nous
montre le kinétoscope. Mais javais revu tantôt lune, tantôt lautre, des
chambres que javais habitées dans ma vie, et je finissais par me les rappeler
toutes dans les longues rêveries qui suivaient mon réveil ; chambres dhiver où
quand on est couché, on se blottit la tête dans un nid quon se tresse avec les
choses les plus disparates : un coin de loreiller, le haut des couvertures, un
bout de châle, le bord du lit, et un numéro des Débats roses, quon finit par
cimenter ensemble selon la technique des oiseaux en sy appuyant indéfiniment ;
où, par un temps glacial le plaisir quon goûte est de se sentir séparé du
dehors (comme lhirondelle de mer qui a son nid au fond dun souterrain dans la
chaleur de la terre), et où, le feu étant entretenu toute la nuit dans la
cheminée, on dort dans un grand manteau dair chaud et fumeux, traversé des
lueurs des tisons qui se rallument, sorte dimpalpable alcôve, de chaude caverne
creusée au sein de la chambre même, zone ardente et mobile en ses contours
thermiques, aérée de souffles qui nous rafraîchissent la figure et viennent des
angles, des parties voisines de la fenêtre ou éloignées du foyer, et qui se sont
refroidies ; chambres dété où lon aime être uni à la nuit tiède, où le clair
de lune appuyé aux volets entrouverts, jette jusquau pied du lit son échelle
enchantée, où on dort presque en plein air, comme la mésange balancée par la
brise à la pointe dun rayon ; parfois la chambre Louis XVI, si gaie que même
le premier soir je ny avais pas été trop malheureux et où les colonnettes qui
soutenaient légèrement le plafond sécartaient avec tant de grâce pour montrer
et réserver la place du lit ; parfois au contraire celle, petite et si élevée de
plafond, creusée en forme de pyramide dans la hauteur de deux étages et
partiellement revêtue dacajou, où dès la première seconde javais été intoxiqué
moralement par lodeur inconnue du vétiver, convaincu de lhostilité des rideaux
violets et de linsolente indifférence de la pendule qui jacassait tout haut
comme si je neusse pas été là ; où une étrange et impitoyable glace à pieds
quadrangulaire, barrant obliquement un des angles de la pièce, se creusait à vif
dans la douce plénitude de mon champ visuel accoutumé un emplacement qui nétait
pas prévu ; où ma pensée, sefforçant pendant des heures de se disloquer, de
sétirer en hauteur pour prendre exactement la forme de la chambre et arriver à
remplir jusquen haut son gigantesque entonnoir, avait souffert bien de dures
nuits, tandis que jétais étendu dans mon lit, les yeux levés, loreille
anxieuse, la narine rétive, le coeur battant : jusquà ce que lhabitude eût
changé la couleur des rideaux, fait taire la pendule, enseigné la pitié à la
glace oblique et cruelle, dissimulé, sinon chassé complètement, lodeur du
vétiver et notablement diminué la hauteur apparente du plafond. Lhabitude !
aménageuse habile mais bien lente et qui commence par laisser souffrir notre
esprit pendant des semaines dans une installation provisoire ; mais que malgré
tout il est bien heureux de trouver, car sans lhabitude et réduit à ses seuls
moyens il serait impuissant à nous rendre un logis habitable.
Certes, jétais bien éveillé maintenant, mon corps avait viré une dernière fois
et le bon ange de la certitude avait tout arrêté autour de moi, mavait couché
sous mes couvertures, dans ma chambre, et avait mis approximativement à leur
place dans lobscurité ma commode, mon bureau, ma cheminée, la fenêtre sur la
rue et les deux portes. Mais javais beau savoir que je nétais pas dans les
demeures dont lignorance du réveil mavait en un instant sinon présenté limage
distincte, du moins fait croire la présence possible, le branle était donné à ma
mémoire ; généralement je ne cherchais pas à me rendormir tout de suite ; je
passais la plus grande partie de la nuit à me rappeler notre vie dautrefois, à
Combray chez ma grand-tante, à Balbec, à Paris, à Doncières, à Venise, ailleurs
encore, à me rappeler les lieux, les personnes que jy avais connues, ce que
javais vu delles, ce quon men avait raconté.